Extrait du chapitre « La vie, les amours et la mort de Mat 11668 » du roman « Azougar, fragment d’une vie dans l’atlas », Par Henri Keller aux Éditions L’Harmattan 1998
(Publié avec le consentement écrit de Mr. Henri Keller)
Le “type” qui travaillait avec moi, là-haut à la bande avait des gosses en pagaille et bien du mal à les nourrir. Tous les matins ils lui apportaient son panier contenant le casse-croûte, sa fille aînée ne s’approchait pas, je la voyais, au bas de la verse, elle attendait le retour de ses petits frères. C’est ainsi que je l’ai connue, de loin, tous les jours je la regardais, un jour j’ai dit au père : «Tu me la donnes, je serai un bon mari pour elle». Je me suis mis d’accord avec le père, j’ai donné de l’argent pour la fête, les parents ont appelé la fille pour me présenter. Moi je la trouvais jolie, c’était encore une toute jeune “demoiselle”, elle m’a regardé, j’ai saisi la frayeur de son regard qui s’attardait sur le trou de mon front, elle a baissé la tête en silence, s’est voilée la face, essuyé les yeux. Comme pour l’excu¬ser le père a dit que ce n’était qu’une fille toute neuve, qui ne connaissait rien, ni à la vie, ni au mariage. De la voir ainsi, j’en étais tout troublé, ça m’a remué, j’aurais voulu la consoler, ne pas lui faire de peine. Elle m’a regardé encore, elle ne pleurait plus, je ne disais rien, je voulais que ce que je ressentais pour elle passe par les yeux, sorte de mon regard, soit absorbé par elle, rentre en elle, comme si je n’étais plus là. C’est en la contemplant ainsi que j’ai su que je l’aimais, je ne bougeais pas, je sentais mon cœur qui battait, ça me chatouillait la gorge; il fallait que ses yeux me disent quelque chose. C’est le père qui a rompu le silence, il lui a demandé : «Alors c’est ouakha». Ses yeux ont glissé vers le trou, j’ai dit quelque chose, c’est-à-dire que j’ai entendu ma voix, elle sortait toute seule, je fixais la fille. De sa tête est sorti un doux soleil qui bientôt devint chaud, insoutenable, j’ai baissé mon regard, je devinais son corps gracile et ce n’est qu’à cet instant que j’ai compris qu’elle venait de répondre : «ouakha» ! Oui, “mon vieux”, l’amour chez nous ça passe par les yeux, on l’exprime dans la danse, on l’évoque dans les chansons, dans les contes, mais personne n’en parle, sa flamme peut te brûler, par instants tu crois en crever. Je te dis cela car tu es comme un père pour moi, tu dois le savoir, nous autres nous ne parlons jamais de “ça” entre nous, nous étouffons nos cœurs, et lorsqu’ils éclatent nous faisons comme si de rien n’était. Peut-être qu’il est bon qu’il en soit ainsi, on dit que l’homme qui se découvre est foutu, foutu je l’étais de toute manière, foutu “mon vieux”, mais délivré. À présent tout va bien, j’ai deux enfants, la femme a un troisième dans le ventre, peut-être que Moulana va me donner un garçon ! Maintenant “labass”, je suis content.
Ce fut bien un garçon, mais il arriva trop tard pour connaître son père. Le 7 décembre entre midi et une heure, le téléphone sonna à plusieurs reprises dans la villa d’Azougar. Le standardiste semblait excité, mais il prétendit que c’étaient des erreurs. À 13h15 la sonnerie retentit une fois de plus :
- Hé, c’est toi ?
- Bien sûr, que se passe-t-il ?
- Viens tout de suite. Ton type, là-haut au “stérile mine”, eh bien il est mort ! Il a été happé par la bande transporteuse, il est mort !
Mat. 11668 était couché au soleil. Dans ses yeux grands ouverts s’éteignait un sourire : «À présent labass” !
Au dessus de l’oreille gauche son crâne portait une fente profonde, il avait un bras arraché, l’autre était en charpie, le trou était intact, même pas maculé.
Le certificat de constat d’accident mentionna :
Mat 11668, victime d’un accident de travail le 7. 12. 1972 vers 12 heures. Décès par choc traumatique et hémorragie secondaire + amputation de l’avant-bras droit. Âge : environ 30 ans.
Le lendemain matin, les ouvriers commentèrent l’enterrement :
- Il faisait déjà nuit, disait l’un, c’est dommage.
- Le chemin du cimetière est tellement mauvais que l’ambulance n’a pas pu passer, il a fallu le transporter à dos d’homme tout du long. Les “types” qui le portaient couraient, dans le noir l’un c’est cassé la “gueule”, heureusement que l’infirmier était resté avec l’ambulance, ainsi il a pu emmener celui qui était tombé, à l’infirmerie. Il est revenu après, il boite, purée, le chemin “il” est pas bon.
- Tu sais, ajouta un troisième, un tel accident c’est dommage, surtout pour ce “type”, il était toujours à la mosquée; cela aurait pu toucher un autre, mais pour lui c’était bien dommage, beaucoup, et sa femme, qu’est-ce que’elle pleure, oh la la ‘.
- L’accident est arrivé, la mort s’est servie, c’était écrit ; il faut bien accepter la réalité, c’est dur.
- Et encore, la famille a de la chance, l’accident de travail c’est bon pour le mort : il laisse quelque chose à sa femme, oui “il” est content, il ne dit rien.
Celui qui vient de s’exprimer enchaîne :
- Lorsque mon beau-frère, celui qui travaillait chez les améri¬cains des avions est mort, j’ai été voir ma soeur, je lui ai donné cent cinquante dirhams, elle n’en a pas voulu, elle me les a remis dans la poche en m’expliquant : «j’ai le flous, le camion qui l’a écrasé, c’était au travail, je touche une pension des assurances américaines ». Oui, à présent elle est tranquille, tous les mois elle encaisse, les enfants ont les études payées, elle a acheté une petite maison, elle loue la sienne.
Le narrateur marque un petit silence avant clé poursuivre :
- C’était une bonne mort pour mon beau-frère, je l’ai rappelé à ma sœur, je lui ai dit : ton mari il avait toujours une “pompe” dans sa poche, dès qu’il bouge un peu, il est essoufflé, il est obligé de “Pfft, Pfft”, autrement il étouffe. Alors, un type comme cela ce n’est pas bon, un jour il arrête le travail, foutu, plus de flous, oualou ! Tandis que là, il est mort bien, sa femme est contente, elle a de quoi vivre ! Pour celui d’hier c’est dommage, sa femme elle pleure tant. C’est dommage !
Une pause avant de régler le sort de cette veuve :
- Normalement, c’est un frère du mort qui reçoit la femme et les enfants, on s’arrange de cette façon, tout le monde est d’accord, l’argent reste dans la famille, le “type”, il trouve la femme, les enfants et le flous, c’est juste, safi barraka !
Voici la suite de “la vie et la mort de Mat 11668.” (Par Mr. Henri Keller)
En 1994 lorsque nous sommes retourné à Imini pour la première fois après notre départ définitif en 1976, Brahim, le frère aîné de Mat 11668 nous a accompagné à Ouarzazate pour rendre visite à son petit frère qui, suivant la tradition, avait épousé sa belle-soeur après l’accident mortel de leur frère commun. Le couple habitait un logement agréable dans une maison neuve à trois étages avec une cour intérieure le long de laquelle circulaient des balcons à l’abri du soleil. Je connaissais à peine, ou pas, cette personne qui de jeune- homme était devenue un homme et qui après le décès tragique de son frère avait été embauché à la Sacem malgré la très forte réticence du patron d’alors, et après de longues palabres.
Nous étions installé pour boire un thé lorsque notre hôte est sorti un instant; nous l’entendions murmurer quelques mots à une personne dans la cuisine attenante. A son retour une femme, encore jeune, l’a suivi et s’est immédiatement dirigée sur moi pour m’embrasser et me baiser les mains. C’est la première fois qu’une femme agissait de la sorte envers moi, et j’étais un peu désemparé. Elle a ensuite enlacé mon épouse et ma fille, puis à ma grande gêne elle s’est confondue en remerciement pour avoir, dans le temps, fait de la sorte ,que celui qui allait devenir son deuxième mari soit embauché à la mine, alors qu’elle était veuve et “perdue” Je n’avais vu cette femme qu’une seule fois un bref instant, alors que hurlant de douleur, elle venait d’apprendre la mort de son mari , père de ses enfants d’alors ( deux je crois) . Mon sentiment envers elle, à ce moment ,en 1994, une vingtaine d’années après le drame, était de gêne coupable. Je me souvenais que, pour avoir plus de sous, Mat 11668, à sa demande, avait accompli des heures supplémentaires avant son accident. Je me reprochais de ne pas l’en avoir avoir empêché. A l’inverse de l’adage d’un récent ministre je me sentais coupable même si pas responsable!
Devant nous à présent cette femme souriante, elle nous a présenté fièrement ses ” nouveaux” enfants; ceux de Mat 11668 étaient grands.
Par la suite, son mari et elle nous ont offert un tapis un peu plus grand qu’un tapis de prière; il est dans la chambre de ma femme, c’est le tapis Mat 11668!